Danses macabres espagnoles






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Tous droits réservés (textes) 1996-2017 © Patrick Pollefeys


L'Espagne ne possède pas de fresques illustrant une danse macabre classique (farandole avec alternance de vivants et de morts). Il existe toutefois quatre peintures murales qui s'y approchent, malgré d'importantes différences avec le thème. Il s'agit de :
- Vers 1434-1468 : La danse macabre dans le cloître de la cathédrale de Leòn (fragment). Certains auteurs avancent qu'il s'agit plutôt d'un triomphe de la Mort. Je ne possède aucune photo de cette peinture murale. J'accepte donc avec plaisir toute contribution la concernant; - Vers 1470 : la ronde macabre de l'ancien couvent de Morella;
- La danse macabre du couvent Sainte-Eulalie à Pampelune. Aujourd'hui disparue, elle est connue que par une description datant de 1521;
- Début du 16e siècle : La danse des squelettes du château de Javier.
En plus de ces œuvres, les historiens ont recensé trois peintures murales du dit des trois vifs et des trois morts en Espagne.

Ce qui distingue vraiment l'Espagne des autres pays, c'est sa tradition macabre dans le domaine littéraire. En effet, il existe deux œuvres importantes : la Dança general de la muerte dont la date de publication est sujette à débat ainsi qu'une refonte allongée parue en 1520

Dança general
Cette danse macabre se trouve dans un manuscrit de la bibliothèque de l'escurial (ms.b.IV, fols 109r-129r). La date de composition de ce poème qui comprend 79 strophes est sujet à contreverse. Pour certaines sources, elle date d'aussi loin que 1360 donc une soixantaine d'années antérieures à la danse macabre de Paris. Certains auteurs préfèrent indiquer vers 1400 comme date de rédaction. Pour d'autres c'est une œuvre plus tardive qui imite celle de Paris, elle aurait donc été écrite plutôt vers 1450.

Un des arguments avancés pour défendre l'hypothèse d'une création postérieure à la danse macabre de Paris est la présence avant le poème d'un Prologo en Trasladaçion qui démontre que l'auteur, qui demeure anonyme, se voulait l'adaptateur d'une œuvre antérieure.

La Dança general, la première des deux danses macabres littéraire espagnoles, comporte 34 personnages, mais avant les dialogues entre la mort et un représentant d'une classe sociale, il y a :
- un prologue de près de dix lignes;
- un monologue de la Mort en quatre huitains;
- le monologue du prédicateur en deux huitains;
- un autre monologue de la Mort en un huitain;
- Avertissement à deux demoiselles (les seuls personnages féminins de cette danse macabre).

Après cette "introduction" suivent les échanges entre la Mort et les vivants. Les classes sociales représentées dans cette danse macabre sont :

01- Le pape
02- L'empereur
03- Le cardinal
04- Le roi
05- Le patriarche
06- Le duc
07- L'archévêque
08- Le connétable
09- L'évêque
10- Le chevalier
11- L'abbé
12- L'écuyer
13- Le doyen (archiprêtre)
14- Le marchand
15- L'archidiacre
16- L'avocat
17- Le chanoine
18- Le médecin
19- Le curé
20- Le paysan
21- le moine
22- L'usurier
23- Le prédicateur
24- Le sergent
25- L'ermite
26- Le comptable
27- Le diacre
28- Le percepteur
29- Le sous-diacre
30- Le sacristain
31- Le rabbin
32- Le faqîh (juriste musulman)
33- Le gardien de l'ermitage (santero)
34- La foule

La Dança general reprend 22 des 30 personnages de la danse macabre de Paris de 1424 (selon l'édition de 1485 de Guyot Marchand). Elle présente donc 12 classes sociales différentes (en gras dans l'énumération ci-dessus). Certaines de celles-ci sont typiquement hispaniques comme le santero, le rabbin et le faqîh. L'inclusion de classe sociale associée à la religion chrétienne, juive et musulmane illustre bien une réalité qui caractérise l'Espagne d'avant 1492, soit la coexistence (Convivencia) des trois religions dans un climat de paix relative où les idées culturelles s'échangeaient et la tolérance religieuse étaient respectée. Il est également à remarquer que cette danse macabre se termine avec la Mort qui s'adresse à la foule, une série de personnage à la classe sociale indéterminée. Cette particularité se trouve également dans la manuscrit d'Heinrich Knoblochter.

Dans cette danse macabre, le vivant s'adresse d'abord en huit vers à la Mort où il se plaint du sort qu'il attend. Celle-ci réplique au vivant en sept vers, le huitième vers de sa strophe servant à appeller un nouveau personnage dans la danse. Ainsi, dans le cas du pape, ce dernier est interpellé dans l'introduction lors de l'avertissement de la Mort à deux demoiselles. La danse macabre de Lübeck et de Tallinn présentent également les dialogues de cette façon. Un autre lien de parenté de la Dança general est reconnu pour son ton ironique et sarcastique. L'auteur y dénonce la vanité du monde et la corruption qui règne à la fois dans la société civile et religieuse. Par exemple, la Mort sermonne l'empereur au sujet des trésors qu'il a accumulé lors de ses guerres qui dorénavant ne lui servent à rien, elle reproche au cardinal d'avoir fomenté des troubles dans le but de devenir pape, elle accuse l'abbé d'avoir gardé de la nourriture dans sa chambre sans la partager avec les membres de sa congrégration, elle s'en prend à la vanité de l'écuyer - qui appelle ses amantes à l'aide - en le rassurant qu'elles seront dégoutées par son apparence, elle se moque du médecin qui se désole d'avoir suivi les principes d'Avicene qui promettait une longue vie aux abstèmes, elle retient le percepteur qui persiste à vouloir recouvrir les impôts et elle traite le sacritain de misérable qui présentait des cadeaux à ses maîtresses.

Parmi les diverses classes sociales, seules celles représentant le moine, l'ermite et le paysan échappent aux échappent dnas une certaine mesure aux paroles accusatrices et aux tons sarcastiques de la Mort. Le poète de la Dança general se montre donc aussi sévère sur l'âme humaine que les auteurs de la danse macabre de Paris et du manuscrit imprimé par Heinrich Knoblochter.

Dança general de la muerte (1520)
L'édition de 1520 reprend de le poème précédent, mais avec l'ajout de 57 strophes supplémentaires (pour un total de 136) et de 25 nouvelles classes sociales. Ces personnages supplémentaires viennent briser la continuité ecclésiastique et laïque établie dans la version précédente. Il s'agit en fait pour la plupart de métiers de la société médiéval, à savoir : le prieur (le second de l'abbé) entre l'abbé et l'écuyer; le chirurgien entre le chanoine et le médecin; et 23 autre classes (aucun ecclésiastique, mais deux classes sociales féminines) se trouvant à la fin entre le santero et la foule : le prieur, le chirurgien, le juge, le greffier, le juriste, le cambiste, l'orfèvre, l'apothicaire, le tailleur, le marin, le tavernier, l'aubergiste, le cordonnier, le brodequinier, le tambourineur, le meunier, l'aveugle, la boulangère, la marchande de beignets, le patissier (marchand de gateau ua miel), le mendiant, le courtier, le vendeur d'épices, le boucher et la poissonnière.

Cette version étendue de la danse macabre n'est pas perçue comme une œuvre aussi poétique que la version d'origine. L'auteur est également inconnue et il n'existe pas d'exemplaire connu de ce manuscrit de cette édition de 1520. Le texte nous est parvenu qui il a été recopié au 19e siècle dans un livre traitant de la littérature espagnole ().