Danses macabres
polonaises

Morts et musiciens

English version


Copyright (textes)
1996-2014 © Patrick Pollefeys

Il existe près d'une dizaine d'oeuvres appelées danses macabres (taniec śmierci) en Pologne. Toutes sontprésentées de façon particulière, loin du schéma classique de la farandole. La plus ancienne à avoir été découverte dans le pays est réalisée en stuc, avec des personnages en relief. Elle se trouve à la chapelle du Seigneur-Jésus, à Tarłów.

Certains édifices religieux ont la particularité d'abriter non pas des fresques, mais des tableaux illustrant une ronde macabre. La ronde macabre est un motif probablement introduit par l'Allemand Paulus Fürst, qui publia vers 1630 un pamphlet dont les artistes polonais semblent s'être largement inspirés. Contrairement à la farandole, la ronde permet de faire tenir une danse macabre en un seul tableau. Il n'est donc plus nécessaire de peindre une fresque longue de plusieurs mètres ou d'utiliser plusieurs pages d'un livre pour traiter le sujet. À noter qu'il existe une représentation de ce style à Morella, en Espagne, qui est plus ancienne encore. Cependant, cette oeuvre montre des vivants faisant une ronde autour d'un cadavre, et non une ronde macabre où alternent vivants et morts.

La ronde macabre en Pologne se présente généralement ainsi : au centre, des squelettes et des femmes dansent en rond dans un vaste champ, alors qu'en périphérie, 14 médaillons montrent la Mort entraînant le représentant d'une classe sociale donnée. Il en existe bien entendu de légères variantes. Toutefois, le dialogue entre la Mort et les vivants demeure presque toujours le même.

Voici une liste chronologique des rondes macabres polonaises, suivie d'un tableau comparatif des diverses oeuvres.

Couvent des Pères Bernardins, Cracovie
Ce tableau datant du dernier quart du 17e siècle est la première ronde macabre connue en Pologne. Cliquez sur le lien ci-dessus pour en savoir davantage sur cette peinture.

Monastère des Pères Bernardins, Kalwaria Zebrzydowska
Datée de 1769, cette oeuvre d'un artiste inconnu constitue une copie presque identique de la danse macabre de Cracovie. Deux différences importantes sont toutefois à signaler.
1- Dans la partie centrale, les femmes dansent autour d'une tombe ouverte dans laquelle repose un squelette. Ce détail, unique dans les rondes macabres polonaises, se trouve également dans deux des cinq pamphlets allemands.
2- Une des scènes en bordure montre un brigand plutôt que la scène de l'enfant et du fou. Conséquemment, un nouveau dialogue a été rédigé. La Mort rappelle au brigand le châtiment qui l'attend pour ses crimes : l'empalement.
D'autres modifications mineures sont observables par rapport à peinture de Cracovie. Ainsi, à gauche de la gueule des Enfers, on voit jouer deux pianistes plutôt qu'un violoniste et un claveciniste.

Église Saint-Antoine-de-Padoue, Czerniaków (banlieue de Varsovie, ou Warszawa)
Ce tableau peint entre 1810 et 1820 se base sur le même modèle que la peinture de Cracovie. En périphérie, toutefois, les couples mort-vivant figurent dans des vignettes rectangulaires plutôt que dans des médaillons. De plus, à l'exception du cardinal, les vivants ne sont pas décoiffés par la Mort. Ce détail est une particularité de la danse macabre de Czerniaków, car dans les autres oeuvres polonaises, tiare, couronne et mitre se retrouvent au sol. Parmi les scènes en bordure, deux diffèrent de la peinture de Cracovie. D'abord, le soldat n'est pas accompagné de l'infirme, mais plutôt d'une femme. Ensuite, le brigand remplace l'enfant et le fou. Une autre différence importante est la représentation d'un catafalque (estrade funéraire portant le mort) entouré de candélabres dans la partie inférieure du tableau, entre le marchand et le sénateur. Finalement, dans la partie centrale, il n'y a pas seulement deux musiciens, mais un groupe de personnes priant et jouant de divers instruments.

Monastère des Dominicains, Swieta Anna (près de Przyrów)
Cette peinture du début 18e siècle représente aussi les couples mort-vivant dans des vignettes rectangulaires. De nouveau, le brigand remplace l'enfant et le fou. Pour le reste, cette oeuvre est très proche de celle qui se trouve à Cracovie.

Monastère des Franciscains, Kalwaria Pacławska
Datant du début 19e siècle, cette danse macabre se distingue des autres. D'abord, le tableau est disposé à l'horizontale. Ensuite, la ronde macabre du centre représente des hommes au lieu de femmes. De plus, ce ne sont pas des hommes qui jouent de la musique, mais deux squelettes et deux démons. Plusieurs personnages dans les médaillons ne sont pas en balade à l'extérieur lorsqu'ils reçoivent la visite de la Mort, mais bien assis dans le confort de leur foyer. Contrairement à la danse macabre de Cracovie, celle-ci présente un brigand plutôt que le duo de l'enfant et du fou. Enfin, le dialogue entre la Mort et le sénateur est fort différent de celui des autres oeuvres polonaises.

Église de l'Assomption-de-la-Vierge-Marie, Wegrów
Cette oeuvre est très proche de celle de Cracovie. Elle aurait été peinte par Michelangelo Palloni au début du 18e siècle. Elle présente les mêmes classes sociales, mais revêt les personnages de costumes fidèles à la mode de l'époque. Il y a également moins de détails dans les médaillons : pas d'église en arrière-plan avec l'évêque ni de démons accompagnant le Turc et le Juif, par exemple. La partie centrale est relativement semblable au modèle de Cracovie, à la différence que les deux musiciens sont remplacés par un attroupement de vivants et de squelettes.

Tableau comparatif des classes sociales des danses macabres polonaises

Cracovie Kalwaria
Zebrzydowska
Czerniaków Swieta Anna Kalwaria
Pacławska
Wegrów
Pape Pape Pape Pape Pape Pape
Empereur Empereur Empereur Empereur Empereur Empereur
Roi Roi Roi Roi Roi Roi
Cardinal Cardinal Cardinal Cardinal Cardinal Cardinal
Évêque Évêque Évêque Évêque Évêque Évêque
Prêtres et moines Prêtres et moines Prêtres et moines Prêtres et moines Prêtres et moines Prêtres et moines
Duc Duc Duc Duc Duc Duc
Sénateur Sénateur Noble Sénateur Sénateur Sénateur
Noble Noble Sénateur Noble Noble Noble
Marchand Marchand Marchand Marchand Marchand Marchand
Paysan Paysan Paysan Paysan Paysan Paysan
Soldat et infirme Soldat et infirme Soldat et femme Soldat et infirme Soldat et infirme Soldat et infirme
Turc et Juif Turc et Juif Turc et Juif Turc et Juif Turc et Juif Turc et Juif
Enfant et fou Brigand Brigand Brigand Brigand Enfant et fou

Il existe d'autres oeuvres macabres ailleurs en Pologne. À Zambrów, dans la chapelle funéraire en bois du prêtre Marcin Krajewski, se trouve une danse macabre de 1795. Elle est composée de six peintures polychromes représentant un memento mori (un crâne humain sans sa mâchoire inférieure), un magnat, deux nobles en train de boire, une aristocrate, un soldat et un paysan. Les photos sont de mauvaise qualité. De meilleures seraient bienvenues!

À Bierzan, dans l'église en bois Sainte-Hedwige, se trouve une fresque illustrant la Mort et l'avare. On ne connaît pas l'artiste ni la date d'exécution de cette peinture, qui représente la Mort dans une attitude agressive et armée d'une épée. Il est inusité de présenter la Faucheuse avec ce type d'arme, symbole associé à la justice. Elle se sert généralement d'un arc, d'une lance ou d'une faux. D'ailleurs, sur la peinture murale, on peut voir ce dernier instrument gisant sur le sol. De son côté, l'avare semble accepter son sort avec quiétude.

À Bochnia, dans la chapelle Sainte-Marie-des-Anges, se trouverait un tableau dont la partie centrale est manquante ou inexistante. L'oeuvre montrerait notamment des ivrognes et un médecin qui se font approcher par la Mort.


Références
Krol, Anna . 2000. Obrazy smierci w sztuce polskiej XIX i XX wieku.
Mrozowski, P. (ed.). 2000. Smierc w kulturze dawnej Polski : Od sredniowiecza do konca XVIII wieku.
Zamek Ksazat Pomorskich (ed.). 2002. Taniec smierci: Od Poznego sredniowiecza Do Konca XX Weiku
Koutny Aleksandra. 2005. Dancing with Death In Poland.Print Quarterly (vol.22 no.1. P.14-30)
Schuchard Jutta. 2011. The Danse Macabre at Bierdzany-Bierdzanzka Smierc (Poland) dans Mixed Metaphors Edited by Sophie Oosterwijk et Stefanie Knoll () P. 311-322.