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1996-2014 © Patrick Pollefeys

Ce thème a un passé à multiples facettes. Il prend racine dans de très vieilles traditions mythologiques: chez les anciens Grecs, le rapt de Perséphone (Proserpine chez les Romains) par Hadès (Pluton), dieu des Enfers, est une claire préfiguration de cette collision entre Éros et Thanatos. La jeune déesse cueillait des fleurs en compagnie de nymphes insouciantes lorsqu'elle aperçut un joli narcisse et le cueillit. À ce moment, la terre s'entrouvrit; Hadès sortit des abysses et enleva Perséphone.

C'est cette ancienne vision qui sera mise en forme à la fin du 15e siècle pour devenir le thème de la jeune fille et la Mort. Celui-ci connaîtra son point culminant chez les artistes allemands de la Renaissance. Dans presque toutes les danses macabres, déjà, figurait une rencontre de la Mort avec une ravissante pucelle; on trouvait aussi une jeune femme dans le thème des trois âges et la Mort. Mais ces œuvres ne dégageaient en général aucun érotisme (sauf quelques rares exceptions, comme la danse macabre de Berne, peinte par Niklaus Manuel Deutsch).

La jeune fille et la Mort, au contraire, met en relief le sombre lien entre la sexualité et la mort. Un rapprochement nouveau pour l'époque. Dans ce type d'iconographie, la demoiselle n'est plus entraînée dans une danse, mais dans un échange sensuel, qui s'érotisera toujours plus avec le temps. Les vers qui accompagnaient la danse macabre disparaissent; le but didactique de l'œuvre s'estompe. Ce que ce nouveau genre d'illustration perd en intensité dramatique, il le gagne toutefois en intimité. Malgré la sensualité des images, on n'oublie pas la morale: on rappelle toujours le caractère éphémère de la vie, de la fière beauté de la femme. Son corps, son visage, sa chevelure, sa poitrine deviendront un jour pâture pour les vers...

Ce thème a franchi les frontières de la peinture. Schubert a mis en musique un poème de Matthias Claudius intitulé La jeune fille et la Mort, quatuor pour corde composé en 1824. Ce texte lui avait déjà inspiré un lied en 1817. La jeune fille et la Mort est aussi le titre d'une pièce de théâtre en trois actes, écrite par Ariel Dorfman en 1991. La pièce traite de sexe, de violence et de mort, trois éléments souvent associés au thème. Elle a été portée au cinéma en 1994 par Roman Polanski.

Pour en apprendre davantage sur les racines de ce thème, je vous conseille le site de Céline Fons


La jeune fille et la Mort
Niklaus Manuel Deutsch Cette œuvre de Niklaus Manuel Deutsch (connu surtout pour la danse macabre de Berne) exécutée en 1517 démontre bien la transition entre la danse macabre et le thème de la jeune fille et la Mort. Ici, la Mort est un cadavre putride qui ne se contente pas de toucher légèrement la jeune fille ou de la prendre gentiment par la main; il l'empoigne par le cou, l'embrasse et caresse son sexe. L'affreux amant semble ne rencontrer aucune résistance de la part de la jeune fille. Deutsch a aussi créé l'une des rares danses macabres où il y a un traitement érotique entre une jeune fille et la Mort. En effet, dans la fresque de Berne, le squelette embrasse la pucelle sur la joue en palpant sa généreuse poitrine.

La jeune fille et la Mort
Hans BaldungEn 1517, Hans Baldung Grien peignit ce tableau dans lequel la Mort saisit une jeune fille par les cheveux pour la forcer à descendre dans la tombe creusée à ses pieds, qu'elle désigne de sa main droite. La jeune fille, complètement nue, n'offre aucune résistance. Sa bouche est plaintive, ses yeux sont rouges et des larmes coulent sur ses joues; elle a compris que c'est la fin. Cet artiste a peint plusieurs tableaux de ce genre. On peut supposer que la rencontre de la jeune fille avec la Mort servait de prétexte pour représenter la nudité féminine. Voyez aussi cette gravure (1548) de Hans Sebald Beham où un squelette ailé tenant un sablier s'en prend à une jeune fille endormie dans une posture impudique. Il est difficile de concevoir que l'on puisse reposer dans position aussi insolite!

La jeune fille et la Mort
Edvard MunchEdvard Munch a achevé cette eau-forte en 1894, un an après sa conception originale, exécutée à l'huile. La Mort est un squelette; plus aucune chair ne le recouvre. Une jeune fille se serre contre lui et embrasse avec ferveur son crâne décharné. Dans cette œuvre, Munch ne se conforme pas aux représentations traditionnelles. Au début de la Renaissance, la Mort était souvent représentée de façon sexuellement agressive. Ici, Munch suggère une victoire de l'Amour sur la Mort: sa jeune fille n'est pas dominée, mais étreint elle-même passionnément la Mort. Cinq ans plus tard, Munch réalise le le baiser de la Mort. On semble être en présence du même personnage juvénile que dans l'œuvre précédente. Sa longue chevelure couvre le cou et les épaules de la Mort. Celle-ci bécote la joue de la jeune fille qui semble demeurer insensible à ses avances. Son regard est indifférent et porte vers le lointain. Encore une fois, c'est la jouvencelle qui est en position de domination.

La jeune fille et la Mort
Marianne StokesCette peinture, exécutée par Marianne Stokes en 1900, apporte une autre vision artistique au thème de la jeune fille et la Mort. La Mort n'est ni un cadavre en décomposition ni un squelette; c'est un personnage féminin ailé et vêtu de noir. La jeune fille est au lit, en chemise de nuit. Surprise dans son sommeil, elle tire les couvertures vers sa poitrine, probablement pour protéger sa pudeur. Il n'y a pas contact physique et la Mort, de sa main gauche, esquisse un geste d'apaisement. Le thème de la jeune fille et la Mort dénonce généralement la vanité: toutefois, cela ne semble pas être le cas dans cette œuvre. Marianne Stokes se contente d''illustrer de façon onirique le trépas d'une jeune fille dans son sommeil.

La jeune fille et la Mort
Egon Schiele Dans cette peinture sur huile d'Egon Schiele, créée en 1915, seul le titre suggère que nous sommes en présence du thème de la jeune fille et la Mort. Un premier coup d'oeil révèle un homme et une femme représentés sur un drap blanc, dans un décor rocheux irréel où l'on devine des portions de visages humains. La jeune fille n'est pas dénudée; à genoux, elle enlace la Mort de ses bras squelettiques. Ceux-ci font contraste avec ses jambes musclées. La figure de la Mort est représentée sous des traits masculins. Une main tient la tête de la jeune fille contre sa poitrine, l'autre est posé sur une de ses épaules. La peinture suggère la mélancolie plutôt que la peur ou l'agressivité. Comme avec Marianne Stokes, on dépasse le cadre allégorique du thème. Schiele évoque plutôt une séparation amoureuse. La scène pourrait être directement inspirée de la vie du peintre, qui a dû; rompre sa relation avec un modèle, avec qui il vivait en concubinage, pour épouser une autre femme.

La Mort et la jeune fille
Joseph BeuysCette œuvre de Joseph Beuys a été exécutée en 1959 sur une enveloppe postale qui porte dans le coin gauche le cachet d'une organisation internationale d'ancien déportés d'Auschwitz. La façon dont l'artiste a travaillé donne l'impression que les personnages sont des ombres en voie de disparaître. La Mort, de son bras droit, tient la jeune fille par l'épaule; leurs têtes se rapprochent. Si cette œuvre détonne par rapport aux autres, c'est que la jeune fille - qui adopte la même position que son protagoniste - est aussi un personnage squelettique. Serait-elle déjà morte? Ou encore, une rescapée de l'Holocauste, comme semble l'indiquer le cachet de l'enveloppe? Quoi qu'il en soit, Beuys a mené le thème de la jeune fille et la Mort à son aboutissement; difficile d'imaginer, en effet, qu'un artiste puisse le pousser plus loin.